Eléments du discours du président Monneret * prononcé le 1er mars 2008 pour l’inauguration de l’allée Maurice Boitel à Audresselles (62).

Il doit être rare de considérer l'éloge funèbre d'un grand artiste, comme un joyeux événement.

Aujourd'hui pourtant, grâce à toi, c’est le cas, réjouissant pour nous tous.

Nous sommes réunis ici, face à cette mer de passage que tu as magnifiée dans tes tableaux, le long d'une Allée qui porte désormais ton nom : Allée Maurice Boitel.

Prestigieux hommage de la Municipalité d'Audresselles.

Grâce à l'initiative généreuse d’édiles intelligents qui ont reconnu ton immense talent, un talent figuratif et contemporain. Dans la lignée magique du grand impressionniste et humaniste Camille Pissarro, ami fidèle de Van Gogh.

Tous les trois si proches de leurs terroirs d'adoption, dont toi Maurice, fut le continuateur dans la seconde moitié du XXe siècle, en terre picarde et bourguignonne.

II est difficile de résumer en peu de mots le parcours d'un artiste qui couvre quasiment un siècle si fécond, né le mois même où l'on célébrait la victoire en 1919.

Pour les générations d'alors, une guerre tous les 20 ans apparaissait comme un rythme normal. Aussi, de 1919 à 1940, Maurice fréquente, entre deux guerres, plusieurs écoles des Beaux-Arts et franchit le cursus habituel des études scolaires, à Boulogne, où tout jeune il suit le cours d'Eugénie Demizel, à l'Ecole Carry le long de la Liane.

Puis à Amiens et bien sûr près de Dijon où ses parents s'installent en 1937, dans un haut lieu du terroir bourguignon : Nuits Saint-Georges. Monsieur Boitel y exerce les fonctions de Greffier au Tribunal de Commerce. Ainsi formé à l'art de peindre, Maurice Boitel est invité à l'art de la guerre en 1939, dans les Chasseurs Alpins où les unités combattantes font face aux troupes de Benito Mussolini, le long du Col de la Bonnette de Restefond. Là, personne ne fut fait prisonnier, car les Bersaglieri de Benito n'avancèrent pas d'un pas ! Les pointillés de la frontière tinrent ferme, comme Maurice, arrivé à Paris, résista ferme dans un réseau dirigé par un ancien député de la Cote d'Or.

Et la vraie vie commença à la Libération où, reçu au Concours d'entrée à l'Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts, Maurice Boitel intègre l'Atelier Narbonne.

Ambition normale pour un futur paysagiste puisque l'Atelier Narbonne fut la pépinière des grands paysagistes de la seconde moitié du XXe siècle, à commencer par Bernard Buffet.

L'Ecole de Paris d'Après-Guerre prenait corps.

En 1946, Maurice Boitel épouse Marie Lucie. Ils furent heureux et eurent deux garçons.

Une vie s'ouvrait, large et heureuse, dominée par une passion exclusive et vorace : la passion de la peinture. Notamment celle du   paysage de plein air, nourrie, dès le départ, par la lumière solaire abondamment vécue à la Villa Abd-el-Tif à Alger, pendant les deux années de son Prix, brillamment gagné à l'Ecole du Quai Malaquais.

De retour à Paris, il était prêt pour les Trente Glorieuses. Les expositions particulières dans les plus prestigieuses Galeries - de l'Elysée, Suillerot, René Drouet, dans le triangle d'or, succédèrent aux prix prestigieux : Antral, Puvis de Chavannes, Francis Smith, Bastien-Lepage et tant d'autres, salués par les plus éminents critiques de l'époque.

Maurice Boitel martelait l'actualité parisienne et provinciale avec des expositions retentissantes à Montreuil sur Mer ou à Boulogne, sur la même mer. Les amateurs affluaient :

collectionneurs français ou de lointaines contrées : Etats-Unis, Brésil, Iran, Japon, Venezuela, ou plus près de nous, l'Etat ou la Ville de Paris...

Jusqu'à l'arrivée programmée de « l'Art d'Etat », il y a plus de trente ans, imposé par les imposteurs du 1er Congrès de l'Art Contemporain de Tours, où l'art contemporain a été découpé arbitrairement dans l'art d'aujourd'hui.

Toute forme d'illusion plastique était exclue au profit d'un art dévié de son sens, de voyeur bavard où le « concept » aboutit non plus à une œuvre, mais à un discours : moins il y a à voir, plus il y a à dire.

Avec l'Art d'Etat, le critique, complice, a renoncé à toute évaluation, le public chloroformé a renoncé à toute compréhension. L'esthétique bafouée a renoncé à toute légitimation.

Pour un politique, un fonctionnaire culturel ou un homme d'affaires, il ne faut pas laisser passer une avant-garde hermétique renouvelée au rythme des citrons pressés. Elle leur assure le prestige de l'audace et de l'ouverture d'esprit.

Sans contradiction, avec le label de l'institution.

Ce gigantesque maillage commercial a atteint sa perfection en devenant planétaire.

Ce coktail a additionné les compétences intéressées de galeristes, de critiques, de responsables culturels d'Etat ou de Fondations privées, solidaires dans cette entreprise juteuse de détournement artistique.

A quoi s'ajoute aujourd'hui la main-mise des grands groupes financiers internationaux du Luxe sur les illustres Salles des Ventes: « Du Schnock, dix millions de dollars » !

L'art a perdu ses vertus, le négoce a acquis ses lettres de noblesse. L'art figuratif a perdu une bataille. Il n'a pas perdu la Guerre.

Heureusement, le bon sens n'est pas mort et l'imposture ne peut oblitérer longtemps encore l'art de créer, librement.

Maurice Boitel, tu es entré en Gloire en plein Tsunami boursier.

Maintenant tu as la patience de l'avenir. Bonne route et Bon Vent, l'ami Maurice.

(*) Jean Monneret, artiste peintre, sculpteur, écrivain d'art, président d'honneur du Salon des Indépendants